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Article rédigé pour l'ANOCR par le général IRASTORZA à l'automne 2011
 

La mort du soldat au combat n’est pas une mort ordinaire et les faits d’armes ne sont pas des faits divers. Nos pertes en Afghanistan suscitent une légitime émotion dans une opinion publique qui place au-dessus de tout la préservation de la vie mais l’histoire de notre pays « s’est faite à coups d’épée » et il est difficile d’imaginer un avenir radieux sans  nouveaux sacrifices. Nos soldats et leurs familles ont besoin d’un soutien durable et non pas d’une fugace compassion. Souvenons-nous, après les avoir pesés à l’aune des enjeux du moment et des effectifs engagés,  de leurs sacrifices passés : première guerre mondiale : 1 400 000 tués, 4 300 000 blessés ; deuxième guerre mondiale : 238 000 tués, 400 000 blessés ; guerre d’Indochine : 40 000 tués, 70 000 blessés ; guerre d’Algérie : 25 000 tués, 65 000 blessés ; Afghanistan : 75 tués, 500 blessés.
Parce qu’elle lui est confiée au nom du peuple français par le Président de la République, élu au suffrage universel et chef des armées, la mission du soldat est et doit rester sacrée et l’émotion ne doit pas l’emporter sur la raison.
 
Il est évident que les grandes  hécatombes du XXe siècle on conduit à un véritable rejet de la guerre et des pertes au combat et collatérales. La dissuasion nucléaire d’une part et les opérations de maintien de la paix d’autre part, l’ont subrepticement amplifié à grand renfort de slogans tels que « plutôt rouge que mort »  et de concepts séduisants comme celui de « zéro mort ».
L'effondrement du pacte de Varsovie et la disparition de menaces mortelles à nos frontières n’a fait qu’accélérer cette évolution : le moment était venu d’engranger les dividendes de la paix. C’était oublier un peu vite que la France ne bénéficie pas d’un statut d’extraterritorialité planétaire, que les menaces pour n’avoir plus de frontières n’en sont pas moins vivaces et que notre pays, membre permanent du Conseil de Sécurité devra continuer à contribuer, avec d’autres, à la bonne marche du monde.
La première guerre du Golfe allait ramener les rêveurs impénitents sur terre mais aussi accélérer une évolution de notre outil de défense devenue inéluctable. Pas question d’envoyer le contingent participer à des engagements lointain ne justifiant manifestement plus le sacrifice de soldats appelés. La guerre est devenue une affaire de professionnels aptes à « servir en tout temps et en tout lieu »*, s'il le faut «  jusqu'au sacrifice suprême »*.
Décidée en 1996 et menée tambour battant, la professionnalisation est incontestablement une réussite au plan de l’efficacité opérationnelle et de la motivation. Nous avons de bons soldats, courageux, généreux, aussi bien formés et équipés que nos moyens nous le permettent, enthousiastes dans l’action, durs à la peine et volontaires dans l’adversité, cultivant traditions et camaraderie avec passion mais surtout le culte de la mission. Ils en connaissent le prix mais leurs chefs n’ont qu’une seule obsession : réduire ce coût à l’humainement et moralement acceptable tout en remplissant la mission. C’est l’éternel dilemme du chef au combat.
Où en sommes-nous près de dix ans après la fin de la professionnalisation ? Nous avons une armée de métier qui tient la route mais pour les Français la vie du soldat de métier a finalement autant de prix que celle de l’appelé du contingent et la mort au combat de leurs soldats ne laisse pas aussi indifférent qu’on a bien voulu le dire ; c’est plutôt une bonne nouvelle pour le pays et ses armées. Mais il ne faudrait pas verser dans l’excès inverse au point de s’en trouver inhibé alors que « L’état de militaire exige en toute circonstance esprit de sacrifice »*. La capacité de résistance d'une nation réside d’abord dans sa capacité à accepter le sacrifice des siens dès lors qu’il y va de « la défense de la patrie et des intérêts supérieurs de la Nation »*. Reste à les apprécier ; le seuil de tolérance en découlera.
« Madame, monsieur, votre fils, (votre mari, votre frère) est mort courageusement les armes à la main en faisant son métier de soldat ; il est mort en héros et nous lui devons, la Nation lui doit une reconnaissance éternelle ». Si d'aventure notre pays devait un jour bannir de la langue française cette phrase si lourde de sens et d'émotion, c'est que ce jour là il aurait renoncé à toute ambition et notamment à celle de se défendre.
*Code la défense. Statut général des militaires.